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Patrick FRASELLE

LIENS AMIS et "Interview de Patrick FRASELLE du mercredi 14 octobre 2009, pour la revue Re-Mue par Josiane Hubert et Robert Varlez"

, 16:44pm

Publié par Patrick FRASELLE

Interview de Patrick Fraselle du mercredi 14 octobre 2009 pour la revue Re-Mue par Josiane HUBERT et Robert VARLEZ

5 Mars 2016, 17:58pm

Publié par Patrick Fraselle

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Interview de Patrick Fraselle du mercredi 14 octobre 2009, pour la revue

Re-Mue par Josiane Hubert et Robert Varlez

 

JH .Comment ta musique et ton écriture se nourrissent-elle l’une l’autre ? 

P.F. Au départ, j’ai une formation de musicien, je suis pianiste. Je peux dire que je fais de la musique depuis que j’ai trois ans puisque, déjà, à cet âge-là, je disais à ma grand-mère, qui m’a élevé : « Je veux devenir pianiste ». Je pense avoir toujours vécu avec la musique en moi. Je ne sais pas d’où ça vient. Est-ce une énergie transgénérationnelle, puisqu’il y a des musiciens dans mon arbre généalogique ? Est-ce que ça vient d’emblée ? Pourquoi est-ce qu'un jeune enfant dit-il avec autant de force qu'il veut devenir pianiste alors qu'il n'y a pas de piano à la maison ? D'où vient cette énergie, ce choix profond ? C'est une vraie curiosité. Je me souviens, n'ayant pas d'instrument à ma disposition, je fabriquais mon instrument à l'aide d'une boite d'allumettes vide, c'était la caisse de résonance sur laquelle je « greffais » des élastiques représentant les cordes et, je jouais avec cela. Aussi j'attachais des cordes ou des lacets entre deux poignées des portes du buffet et "je jouais ainsi de la guitare". Ma mère s'est violemment opposée à mon projet musical. J'ai dû tomber très gravement malade pendant 5 années pour qu'un vieux médecin de famille lui impose mon choix.

Je suis musicien dans l’âme. Je reconnais toutes les notes de musique à l'audition de n'importe quel instrument. Les notes viennent donc, tout le temps, me parler... Je possède,  ce que nous appelons dans notre jargon de musicien, l'oreille du timbre. Jusqu'à même reconnaitre les notes de la voix chantée, d'un klaxon ou d'une porte qui grince. C'est ce qu'il y a de plus difficile voire totalement impossible chez certains musiciens. C'est-à-dire, que souvent, un pianiste ne va reconnaître que les notes de son instrument (le piano). Pour les autres instruments cela reste un brouillard sonore. Mais en fait l'oreille musicale est quelque chose de très complexe. Et à l'heure actuelle, la science n'explique pas tout. Et différents musiciens possèdent différents dons simultanés. Le vieux débat entre oreille relative et oreille absolue est stupide et stérile. L'oreille absolue est un don physiologico-mécanique et n'est nul garant de qualités musiciennes voire de talent musical. L'oreille se bonifie, évolue, se transforme. Mon oreille relative au départ s'est tranformée au fil des temps en oreille absolue à 90 % (entendre des tissus orchestraux très chargés dans l'aigu, le suraigu ou le très grave devient fort difficile à discerner, le spectre sonore étant là, très fourni en harmoniques. Ce sont les dix pour cent qu'il me manque. Certains peut-être les entendent, moi pas...)

C'est un peu comme s'il manquait 2 cms à un joueur de basket, ce n'est pas si grave dès qu'il possède les essentiels 198 cms nécessaires.

Maintenant je possède les deux. C'est très utile quand l'on improvise à plusieurs car vous entendez parfaitement tout ce que l'autre fait (notes, tonalités, modes, etc). Sur le versant négatif cela peut être fatiguant car vous ne savez écouter un morceau de musique sans tout analyser, comme si vous scanniez en permanence tout le spectre sonore. Plus loin, le grand Richter, se faisant vieux se plaignait dans une interview : "Je n'entends plus, j'entends maintenant tout un ton trop bas." Une oreille comme celle de Richter s'est transformée, pourtant entendre tout un ton trop bas ce n'est pas si grave - c'est toujours relativement entendre et il n'y a qu'à transposer.

Après, j’ai commencé à écrire et mon écriture s’est tout de suite révélée musicale. Très vite, j’ai joué, non pas avec des mots, mais avec des sons. Tant et si bien que, lorsque j’ai fait lire à quelques amis mon manuscrit « Mer, absence et pierre » (pour lequel Jacques Izoard a écrit une préface), quelqu’un m’a dit : « Ton écriture, c’est du contrepoint, c’est de la musique ». La musique monte dans mon écriture mais je ne crois pas que l’écriture influence ma manière de faire de la musique. Quand je compose je ne m'occupe que de sons et non pas des sons des mots. Quand j'ai écrit un quatuor pour voix sur le modèle du chant choral, les chanteurs prononcent des syllabes et non des mots aboutis.

 

JH. T’arrive-t-il d’écrire avec/sur la musique ?

Ce n’est jamais dans le silence que j’écris. La musique est toujours présente, chez moi.

Oui, j'ai écrit des articles sur la musique. Soit généraux, soit, spécifiques à la méthode d'enseignement que je propose. Aussi, critiquant la manière dont l'enseignement musical est, en général, mal fait en Belgique. C'est un enseignement de type linéaire coupant toute spontanéité émotionnelle au candidat musicien. Un bon enseignement doit toujours être conçu en spirale : c'est le modèle de l'interaction ainsi que de la stimulation. Ces articles sont disponibles sur mon site web officiel.

 

JH. La musique donne-t-elle un rythme à ton écriture ?

Peut-être, inconsciemment. Je ne me laisse évidemment pas guider par les flux et reflux de la musique, de manière consciente mais peut-être à travers l’environnement sonore que je crée, qui est pour moi très important. Pourtant j’adore le silence et je peux écouter le silence des heures durant. Il m’arrive de ne pas allumer la radio pendant des jours. Le silence ne me fait pas peur. Mais j’écris en musique. Musicalement et en musique. Mon appartement est divisé en trois zones et je peux brancher trois radios différentes. Par exemple : une musique pendant que j’écris à mon ordinateur, la télévision qui retransmet un concert, en fond sonore, quand je passe dans l’autre pièce. Quand je passe dans la troisième partie de l’appartement, j’ai aussi une radio qui joue de la musique classique. Tout n’est pas entendu en même temps, comme un grand chaos, évidemment. Je passe d’un univers sonore à un autre. Par contre, je ne passe pas d’un univers sonore omniprésent à un silence qui coupe, ce n’est pas ce silence-là que j’aime, mais un silence que j’écoute, que je goûte. Peut-être que cette voix musicale omniprésente, est la voix de la mère abandonique que je tente névrotiquement de recréer ? Mère seulement présente la première année de ma vie. N'étant là, plus tard, que par à-coups pour apporter toute sa violence, quelques fois ses réparations culpabilisatrices, mais non sa présence émotionnelle rassurante ?

 

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JH. Est-ce un peu comme quand on lit plusieurs livres à la fois ? On passe aussi d’un univers à l’autre, fermant un livre, en ouvrant un autre…

Pour l’instant, j’ai commencé à lire à peu près une douzaine de livres. J’ai besoin de m’arrêter dans la lecture d’un livre, d’en commencer un deuxième, voire un troisième, puis de repartir au premier, en commencer un autre… Je lis avec une grande avidité. Si je pouvais tenir et lire trois livres en même temps, je le ferais. Est-ce l’angoisse du temps qui passe ? Ou encore est-ce la conscience de la somme littéraire dont on n’arrivera jamais à lire qu’une infime partie ? Tant de livres qui méritent d’être lus et on n’en découvre que quelques-uns, au hasard des rencontres. On entre dans une libraire, on chine, on est frappé par un titre…

 

JH. Est-ce la même démarche que lorsque tu écris plusieurs choses en même temps ?

J’ai six ou sept styles d’écriture différentes. Je peux donner trois manuscrits à quelqu’un, il ne va jamais dire : « Ils sont tous de Patrick Fraselle ». C’est tellement différent au niveau de l’écriture, du contenu. Je peux écrire des nouvelles tendres, douces, sensuelles, puis passer à une écriture violente, anale.

 

JH. Si tu écris une nouvelle, vas-tu d’abord la terminer avant de passer à autre chose ?

Si je suis arrivé presque à la fin, je vais la terminer. Sinon, j’alterne les différents styles d’écriture. Parfois, je me pose des questions, car je perçois cela comme une sorte de morcellement psychotique. C’est comme s’il y avait en moi plusieurs personnages et que chacun arrive à dire ce qu’il a à dire. Je ne sais pas comment les autres écrivains écrivent, s’ils écrivent plusieurs manuscrits en même temps, s’ils ont plusieurs sortes d’écriture et, dans l’affirmative, s’il vient un moment où ils opèrent un choix et décident de n’explorer à fond qu’un seul style. Moi, je ne pourrais pas me limiter à un seul style. Je me sens à l’aise dans tous mes styles et j’ai besoin de chacun d’entre eux.

 

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JH. De quelle manière un éditeur peut-il le plus efficacement détruire un auteur et lui ôter définitivement l’envie d’écrire ?

 

Ce qui compte c’est d’avoir soi-même un regard à la fois bienveillant et autocritique sur ce qu’on écrit, être capable de sabrer dans sa propre production.

Un éditeur est d’abord un commerçant, il va donc donner la préférence à un manuscrit qui lui rapportera de l’argent, c’est tout-à-fait normal. Le problème est de rencontrer un éditeur qui ait suffisamment de cœur, de sensibilité. S’il n’y avait plus de petits éditeurs pour prendre des risques, plus personne en-dehors des auteurs à succès ne serait publié.

Il faudrait une chance extraordinaire pour être publié par le premier éditeur auquel on s’adresse. Il faut donc essuyer les refus. Si on a confiance en son écriture, on en prend plein la gueule et on continue. Cela ne veut pas dire qu’on n’est pas découragé. Parfois, on n’a plus envie d’écrire. On se dit : « C’est déjà le vingtième manuscrit que j’envoie et on me dit toujours non ». Les critères sont-ils objectifs ? Tombe-t-on au bon moment ? L’éditeur a-t-il un budget pour éditer cinq livres alors que vous êtes le sixième ?

Ce qui est le plus cruel, le plus difficile à accepter, c’est l’ineptie, l’hypocrisie des formulaires pré-formatés, qui ne reflètent aucun regard, aucun feedback sur l’œuvre du genre : « votre manuscrit, bien qu’intéressant, ne correspond pas à notre ligne éditoriale , etc. ». Cela ne fait pas avancer un auteur.

Personnellement, j’ai essuyé beaucoup de refus, j’ai arrêté d’écrire pendant quatre ou cinq ans, sauf quand on venait me chercher, comme par exemple, Marcelle Imhauser, l’éditrice de « La bafouille incontinente », qui a demandé que je collabore à la revue parce qu’elle aimait ce qu’elle avait lu de moi. Dans cette foulée, des peintres, aussi, sont venus me chercher pour que j'écrive en m'inspirant de leur production picturale (Manuel da Costa, Jean-Marie Louis, Isabelle Côme). Cela nous a permis de faire plusieurs expositions, certaines œuvres ont même été vendues. Mais l’énergie première était coupée. Un écrivain qui écrit doit écrire tous les jours pour rester en lien avec son écriture. Maintenant j'ai retrouvé cette force et cette confiance.

Ce sont tous les méfaits qu’un éditeur peut engendrer chez un auteur qui cherche à prendre sa place. Ce qui paraît inhumain, c’est qu’on n’ait aucun interlocuteur en face de soi, qui donne une réponse franche. L'écriture est un milieu "humain" avec ses avantages ainsi que ses défauts. C'est le struggle for life.  A part quelques rarissimes individus généreux, curieux, créatifs ou ouverts, personne ne vous aidera à prendre une place. C'est une institution narcissique genre « chasse gardée » comme tout le reste de la vie...

Je dirais qu’il faut une part de talent, une part de force de persuasion et une part de chance, pour rencontrer le « bon » éditeur. Celui qui croit en son écriture et à qui on a suffisamment dit que son écriture est belle va continuer à écrire et à se battre, même si c’est un chemin difficile.

C’est également intéressant de publier dans des revues. Jacques Izoard m’y a d’ailleurs incité. Il m'avait dit : « On commence tous pas là ! » Mon premier recueil a été édité dans AARevue, revue dirigée par le pataphysicien Richard Tialans; mais, mon tout premier texte poétique, a été édité par Robert Varlez dans le « Mensuel 25 Spécial Liège. »

J’ai écrit dans énormément de revues. Moi, je ne refuse rien. Certains auteurs, même peu connus, rechignent sous prétexte que la revue est trop petite, pas assez diffusée… Je me sens toujours aussi heureux d’avoir été publié dans une revue « secondaire » ou dans une revue très connue comme Le Fram, dirigée par Karel Logist. D’être invité à des soirées de lectures, d’y rencontrer les autres auteurs qui publient dans la même revue.

Pour moi, écrire dans une revue, c’est aussi « faire des gammes ».

 

Robert Varlez : Jacques (Izoard) publiait chez de petits éditeurs, qui éditaient à vingt ou cinquante exemplaires.

Oui, c’est ainsi qu’il trouvait des éditeurs de cœur, qui aimaient l’écriture, qui publiaient les choses qu’ils aimaient, prenaient tous les risques, entraient en communion artistique avec l’auteur.

 

RV : Après avoir publié chez Grasset ou Belfond, par exemple, la plupart des auteurs refusent d’encore s’adresser à de petits éditeurs…

C’est bien la différence entre la relation émotionnelle que l’on peut avoir avec un petit éditeur et la relation commerciale avec un grand éditeur. Le rapport n’est pas le même. Ici, on parle d’art, et l’art un grand cri, qu’il soit musical, littéraire ou pictural. On crie son cœur, ses larmes, sa joie, toutes ses émotions.

L’éditeur qui est amoureux de la production d’un auteur et qui édite des « livres de bibliophilie », des livres d’artistes, est lui aussi, un artiste. Il met tout son cœur dans son projet, il est dans l’art proprement dit.

 

RV. J’ai toujours pensé que, pour les grands éditeurs, publier de la poésie, c’était se donner bonne conscience. On publie des poèmes avec l’argent que rapportent les romans qui marchent. Quand on est poète et qu’on est publié chez un grand éditeur, on a un peu l’impression de servir d’alibi. Publier de la poésie, n’est-ce pas aussi une question de marketing ?

C’est ce que j’ai aussi souvent entendu dire. Est-ce de la culpabilité ou est-ce un véritable choix éditorial ? Ce peut-être également du marketing déguisé, dans la mesure où le public dire « Ah, tiens, X… publie aussi des poèmes ! ».

 

RV : Que penses-tu de ces auteurs qui veulent absolument laisser « quelque chose d’important » derrière eux, afin d’accéder à une reconnaissance posthume ? Quand j’étais éditeur, souvent, des gens venaient me trouver en disant : « Je veux laisser une trace ».

C’est un grand débat. Narcissiquement, nous avons tous envie de laisser une trace, puisque nous sommes confrontés à la mort. Certains vont avoir des enfants ou planter un arbre… C’est aussi un prolongement narcissique de l’être. Chaque vie humaine laisse des tas de traces.

 

JH. Ta virtuosité avec les mots – qui m’apparaît comme une sorte de funambulisme – te permet-elle de garder l’équilibre entre conscient et inconscient, réalité et fiction, brouillage de pistes et dévoilement ?

Déjà, je n’aime pas la réalité, surtout les contraintes qui sont liées à la vie matérielle, administrative. Le concret du quotidien. Cette réalité me dépasse, me paralyse, me bouffe. J’essaie de la fuir, ce qui m’attire parfois beaucoup d’ennuis. Un courrier administratif, un recommandé, pour moi, c’est à chaque fois un coup de poignard dans le ventre, cela brise le flux de ma vie émotionnelle. Chaque jour, au quotidien, je suis blessé par cette réalité-là. Quant à l’autre réalité, le fait qu’on soit vivants sur cette terre, c’est un aspect qui rejoint l’émotionnel. Aussi c'est autant un brouillage de piste qu'un dévoilement : celui qui, comme moi, brouille à ce point les pistes ne peut que se dévoiler par antithèse. C'est ce que nous, psychanalystes, nous appelons les mécanismes de défense. Ma virtuosité avec les mots est un lien direct avec mon inconscient. Cela fait référence à un des ouvrages de Freud : « Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient. » Aussi cette virtuosité relève du fait que je traite des sons avant de traiter des mots. Puis les sons se re-conceptualise entre différents signifiants et différents signifiés. Ce qu'il y a de particulier c'est que quand j'entends une oeuvre symphonique ou pianistique, je vais entendre les notes, les modulations, la tonalité de départ. Quand l'on me parle et que j'entends une phrase, systématiquement, j'entends deux phrases différentes en même temps, au minimum.

 

JH. Les mots constituent-ils une antidote contre ce poison lent ?

Les mots font partie de ma vie fantasmatique. Avec eux, je m’en vais, je m’égare, je m’enferme, je me répare. C’est peut-être aussi pour cette raison que j’écris de tant de manières différentes. Quand une manière me rapproche trop de ce que je crains, je me lance dans une autre.

L’artiste est en lien permanent avec son inconscient. Mon métier de psychanalyste me met tout près des mots, l’écriture, c’est aussi des mots. Il est difficile pour moi d’assumer cette triple identité : musicien, écrivain et psychanalyste. Je me suis souvent trouvé mal à l’aise, morcelé, avec cette impression d’être trois personnes et de passer sans cesse d’une identité à l’autre. Quelle est la passerelle ? Quel est le lien ? Le lien, c’est de jouer avec les sons, avec les mots, signifiant et signifié. Il y a la musique, celle des mots, des mots de la psychanalyse aussi, ceux des patients… C’est la construction dialectique que j’ai pu me trouver pour tenter d’unifier mes identités.

Quant à la virtuosité, au-delà d'être une passerelle vers l'inconscient, je ne sais pas d’où elle vient. C’est comme un grand brassage qui se produit du matin au soir. Je suis tout le temps en lien avec l’écriture, mais surtout avec les sons, une sorte de fécondation permanente.

 

JH. L’écriture, est-ce une fenêtre, un miroir, un mur ou un écran de projection(s) ?

C’est tout en même temps. Une fenêtre, ouverture sur le monde extérieur, lien entre la vie émotionnelle de la maison et le monde extérieur, une interface. L’écriture est communicable bien que j'éprouve beaucoup de doute sur la communication véritable en tant que possible humain. En fait, je pense, que l'on est profondément seul et qu'on ne sait communiquer la fibre la plus intime de nous-même, puisque chacun a ou a eu une vie émotionnelle différente... Nous ne pouvons nous rapprocher que par un système que l'on nomme « empathie » mais on est tous, je le répète, profondément seul.

L’écriture est un mur, comme un grand barrage de protection contre le monde extérieur qui n’est pas toujours agréable. L’écran de projections, évidemment. Tout ce qui émane de nous est projection. Au-delà de la production artistique, la façon dont on s'habille est une projection de notre univers intérieur, psychique, émotionnel et mental à la fois. C'est une méta-communication. La façon dont j'ai décoré ma maison est une immense projection de ce que je suis.  Quant au miroir, est-ce le côté narcissique ? Immanquablement. Ce qui nous maintient vivant, c'est que l'on soit narcissique; sinon, on se laisserait tous dépérir.

 

RV. Tu vis entouré de belles choses. Que penses-tu de ces courants actuels qui réfutent la beauté, l’esthétique, dans l’art et la littérature, au profit de la laideur et de la provocation gratuite ?

Je connais mal ces courants, car je suis toujours en lien avec l’émotionnel. Quand je sors de chez moi, je suis confronté à la laideur de certaines parties de la ville dans laquelle je vis. Chez moi, j’ai besoin de m’entourer de beaux objets, de beaux tableaux, de meubles qui ont vécu, qui sont imprégnés d’humain, de traces, de coups…  Par contraste, j’ai parfois envie de vivre dans une maison vide et aux murs blancs. Peut-être pour avoir le plaisir de recréer sans cesse et à nouveau un bel environnement…  La maison, en psychanalyse, c'est l'utérus, c'est la Mère. Il s'agit donc, de voir, quelle mère l'on crée autour de soi...  Réparer en soi-même la mère absente ? Projeter la mère qui a été présente ainsi que positivement structurante ? J’aime aussi la nature, je pense parfois que l’art est dans la nature et que je n’ai donc pas besoin de tableaux. Un décor fait de murs blancs et de calebasses. J’adore les calebasses. Elles ont la forme, le volume, les couleurs…

 

JH. Aimes-tu choquer, provoquer, rien que pour le plaisir ?

Je pense que oui, ça fait partie de moi. Mais je ne le fais pas gratuitement. Je pense que les gens sont mous, que nous sommes un peuple exsangue, tout est récupéré par le politiquement correct, le monde va à vau-l’eau, tout est vendu. Je suis fier d'être un provocateur, je l'ai toujours été.

 

RV : Ne serais-tu pas misanthrope ?

Oui, sans doute suis-je profondément misanthrope et ma haine de l'être humain est absolue, mais si je le suis, c’est, paradoxalement, parce que j’aime le genre humain et, qu'il est vidé de ma vision idéale de l'amour de la vie.

J’ai été critiqué, vilipendé pour mon côté provocateur mais cela ne m’a pas déstabilisé, car ce côté-là, j’y tiens. Pour moi, la provocation, dans un monde envahi par la mondialisation, formaté, récupéré par les politiques, les financiers, etc. est comme un dernier sursaut de vie dans un électro-encéphalogramme plat que représente la bétification organisée des masses.

Dans cette humanité qui est dans une grande souffrance, s’il n’y a plus de provocateurs – et je parle ici d’une provocation positive, constructive – comme la pratiquent les grands humoristes, soit on pète un plomb soit on tire dans le tas. Cependant le public considère souvent les spectacles d’humoristes comme une simple catharsis, qui lui permet de lâcher la soupape de sa colère. Quand le spectateur rentre chez lui, il reprend son quotidien sans plus se poser de questions. La provocation est un prolongement de la stimulation.

 

Fin de l’interview

 

 

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Le 5 mars 2016 for - texts, links and pictures - checked and locked and saved ok.

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